Kisangani : La débrouillardise n’attend pas le nombre des années
Publié le 9 jan 2009 dans Kisangani par Boyomais

C’est devenu presque une tradition, un passage obligé pour bon nombre d’enfants Boyomais : vendre du pétrole, le soir, à travers les rues de Kisangani.
Fabrice a 11 ans. Il est vendeur ambulant de pétrole. Chaque soir, il prépare sa logistique pour aller bosser : une bouteille de Coca Cola bien remplie de pétrole, un entonnoir, une boîte de tomate vide pour servir de mesurage et une autre bouteille pleine de pétrole dans le dos. « J’habite la 16ème avenue dans la commune de la Tshopo. Pour mieux vendre, je cible plutôt les quartiers qui n’ont pas d’électricité ou qui ont été délestés par la SNEL », me confie-t-il innocemment.
Pour information, le délestage est un mode de distribution de courant électrique inventé par la Société nationale d’électricité. Le principe de ce système révolutionnaire est simple : différents quartiers reçoivent à tour de rôle l’électricité. Ainsi, certains coins ne sont alimentés qu’une fois par semaine. Le reste du temps, les habitants doivent trouver des moyens alternatifs pour s’éclairer et cuisiner.
Cherchant à savoir ce qu’il tire comme bénéfice de ce business, Fabrice m’explique : « J’achète une bouteille de pétrole à 540 francs congolais et je le revends en détail. Ca me rapporte 1000 francs congolais au bout de deux nuits. Une partie de mon bénéfice de 460 francs congolais me sert à acheter, le lendemain, quelques morceaux de molé (manioc cuit) à l’école pendant la récréation et je conserve un peu d’argent dans ma caisse (tirelire). »
Tant que dure l’agonie de la SNEL, le commerce de Fabrice marchera. Je m’interroge cependant sur l’avenir de mon pays avec une jeunesse poussée dès le bas âge vers l’informel.



Fascinant ! Le petit Fabrice vend son pétrole dans mon quartier ! Ma maison familiale se trouve sur la 17ème Avenue à Tshopo. Pour arriver chez moi, Fabrice devra d’abord passer par la 16ème Avenue-Bis ou traverser l’Ecole Primaire Ndolege. Un quartier proprement détruit par les Rwandais et les Ougandais, puis par Nkundabatware et ses bandits … Mais, cher Boyomais, la vente de pétrole par les enfants ne date pas d’hier et n’a rien à voir avec les « délestages » de la SNEL. Il y a d’abord le fait que seul le quartier Pumuzika tout proche était entièrement électrifié. L’électrification partielle du quartier du petit Fabrice est fort récente et anarchique. Même s’il n’y avait aucun délestage, le petit Fabrice trouvera donc toujours des clients dans des ilots non-électrifiés de notre quartier. Moi-même qui commente, j’avais dans le temps vendu du pétrole comme Fabrice. J’entends d’ailleurs d’ici le rap du petit Fabrice, avec accompagnement syncopé du battement de sa boîte de tomate vide contre sa bouteille : « Péééétroleeee ! Péééétrole ! »… Ne vous fiez surtout pas au regard doux et innocent de Fabrice : c’est un escroc en puissance : nous coupions toujours notre pétrole avec de l’eau ! On s’est fait plus d’une fois tabasser pour cette indélicatesse…
Les vendeurs de pétrole font de bonnes affaires même dans certains quartiers de Kinshasa. Je me souviens bien de la musique faite de coups de boite de tomate sur la bouteille de Coca… Belles années de mon enfance. Ces jeunes étaient attirés par les coupures d’électricité. Il n’y avait pas à attendre longtemps. Dans les 5 minutes suivant une coupure, ils arrivaient pour proposer du pétrole qui sert bien dans les lampes.
J’ai un grand respect pour ces jeunes congolais qui ne vivent pas pleinemet leur enfance mais qui ne se plaignent pas. L’histoire de Fabrice me rappelle une chanson de Jean Goubald Kalala « Au secours, bayibi nagi bomwana, malgré ça, batiki te kosuana. Pire encore, bitumba tokendeke, basalelaka biso lokola bouclier humain… » Traduction : « Au secours, ils m’ont volé mon enfance, malgré cela, ils ne se sont pas arrêtés de se chamailler. Pire encore dans cette guerre, ils nous utilisent comment boucclliers humains… »
J’observe le regard fermé de Fabrice et je me dis que le pauvre enfant est victime de la mauvaise gouvernance des dirigeants congolais. Durant des decennies, l’Etat congolais n’arrive pas à protéger effectivement les enfants de la RDC.
Qu’un enfant de 11 ans circule, la nuit, pour vendre du pétrole et que cela ne chatouille personne : le Congo est vraiment loin de la planète Terre. Qu’est-ce que ce petit deviendra dans 10 ans si nos autorités ne prennent pas conscience que le calvaire des Congolais a trop duré ?
Merci Boyomais pour cet article qui me rappelle également mon enfance dans la commune Kabondo à Kisangani. Une enfance de débrouillardise devant la démission des pouvoirs publics !
Que faire ?
Quand je regarde ce petit, je vois un « homme » assoifé d’argent, je ne vois pas le regard innocent d’un petit garçon de 11 ans. C’est bien triste..et pourtant les jeunes constituent l’avenir de notre pays, à qui la faute? mauvaise gouvernance des dirigeants du pays comme le dit « Solution » c’est vrai, mais aussi, je dirais, les enseignants sont à blâmer. Car les enseignants d’aujourd’hui sont sans valeurs morales, ils sont vils et corrompus, et ils forment une jeunesse perdue d’avance.
Vraiment..Que faire?
Bonne et heureuse année 2009 à tous.
Moi-même fils d’enseignants, je ne suis pas d’accord avec tes allégations Christie. Essayons de nous mettre à la place de l’instituteur père de famille qui doit aller enseigner les enfants des autres alors qu’il ne peut pas scolariser et même nourrir les siens.
L’éducation, pourtant moteur de développement de la société est un des domaines les plus lésés dans notre pays. Salaires impayés, pas la moindre considération, l’enseignant est regardé comme un pauvre type alors que sans lui, pas d’éduqués, donc pas de députés, ministres et autres.
Je pense qu’il est important que nous réalisions la charge que c’est d’être responsable politique. Jusqu’à présent, dans notre pays, faire la politique est vu beaucoup plus comme un moyen facile et rapide de se faire plein d’argent.
Je ne pense pas que les parents de Fabrice le laisseraient faire ce petit commerce si’ils avaient un travail et un salaire leur permettant de subvenir à tous les besoins de leur enfant.
Je ne pense pas non plus que les enseignants accepteraient les 200 francs que peuvent donner les élèves s’ils avaient leurs salaires versés régulièrement. La réalité c’est que les 200 francs permettent d’apporter un liboke de matembele et un mpiodi pour nourrir les enfants à la maison.
Certains commentaires ci-haut m’abasourdissent. La vente de pétrole par les enfants dans les rues des villes congolaises est un phénomène qui date des époques des vaches grasses. Ce n’est pas la faim qui jette ces enfants dans les rues. Et Kisangani n’a jamais souffert de la famine, sauf pendant les périodes de conflit armé… Je viens de lire d’ailleurs sur le site de Radio Okapi deux dépêches consécutives datées du 9 janvier mais décrivant deux situations totalement contrastées dans deux villes congolaises, et portant les titres suivants : « Kananga : pénurie de vivres sur le marché, Mambo Sasadi lance un cri de détresse » et « Kisangani : abondance de produits agricoles sur le marché »… J’ai moi-même vendu du pétrole dans le quartier de Fabrice et pourtant on ne crevait pas de faim chez moi. On vendait du pétrole pour se procurer de l’argent de poche au lieu d’attendre comme des benêts la manne de nos parents. Cette manipulation d’argent que Fabrice apprend est aussi un apprentissage crucial des responsabilités et de l’entreprenariat. Je ne serais pas étonné de voir un jour Fabrice millionnaire — surtout dans une ville comme Kisangani qui est devenue une plaque tournante du commerce du diamant ! N’est-ce pas cela se prendre en charge, comme le prônait Mzee Kabila ? Aux USA, les enfants apprennent cette auto-prise en charge dès l’âge de 16 ans — âge légal d’emploi — en travaillant comme baby-sitters ou comme caissiers et vendeurs dans les cafés et les grandes surfaces. Au fait, ne devrait-on pas remercier le Seigneur que Fabrice trimbale une bouteille de pétrole au lieu de porter en bandoulière une kalachnikov ?… Fabrice est un entrepreneur et mérite notre respect !… On sait bien que la mauvaise gouvernance est chronique chez nous mais l’époque de l’Etat-providence est bien révolue avec le néolibéralisme de la globalisation.
J’oubliais de mentionner que dans le quartier de Fabrice, si les garçons vendent du pétrole et ont de petits étals de vente de produits manufacturés de première nécessité (lait concentré, allumettes, etc.), les filles vendent des arachides, des beignets, des « molécules » ou « molés » (frites de manioc), des chikwangues, des kamundele, etc.
Ne perdons pas de vue que c’est un enfant qui logiquement, dans une société organisée et responsable, doit être au lit ou à préparer se devoirs. On veut se développer, mais apparemment on ne veut pas accepter les conditions du développement. Comment cela va-t-il ensemble. La misère ? depuis quand la misère a-t-elle été un catalysateur d´idéal ou de développement ? Pas du tout. Il faut donc s´en débarrasser rapidement et remettre les choses à leurs places respectives. parout en Afrique j´ai remarqué qu´il y a beaucoup d´individualités, mais pas de réel communautarisme conscient et discipliné autour d´un idéal commun ouvrant les chances les plus fructueuses aux individualités affirmées. J´en conclus personnellement que l´articulation de l´odéal social est par trop vaccillante en Afrique. Et c´est à mon sens parce que l´idéal social est trop libre et soumis à des conditions nocives à sa réalisation. ceci a des repercussion sur l´éducation, sur l´instruction, sur la créativité et l´imaginaire autant de la société en général que de l´individu ou de l´enfant lui-même. En fait, nous devons créer des conditions qui nous permettent d´atteindre nos buts, pas nous laisser abattre ou dévoyer par des phénoménes sociaux occasionnels ou même usuels traditionnels.
Je n´ai aucune compréhension pour ce qui arrive á ce jeune homme et je ne l´aurai jamais parce que je sais qu´il se détériore et perd son temps au lieu de lire et de se préparer pour l´avenir. Je n´ai pas connu à aucun moment de ma vie une telle pauvreté, je l´avoue. J´ai même fais des études payées par mes parents à l´étranger. Et c´est même la raison pour laquelle j´estime que tous les enfants doivent aller à l´école, lire et s´instruire. Ceux qui poour une raison pou pour une autre voient les choses autrement sont pour moi des idiots dangereux.
Musengeshi Katata
« Muntu wa Bantu, Bantu wa Muntu »
Forum Réalisance
@ Musengesi :
Vous dites : « ne perdons pas de vue que c´est un enfant qui logiquement, dans une société organisée et responsable, doit être au lit ou à préparer se devoirs ». Pourtant, dans mon quartier ici aux USA, pays organisé par excellence, je vois pendant l’été des enfants de moins de 10 ans qui fabriquent des limonades et les vendent sur des étals dressés devant leurs maisons. Il n’y a donc aucune contradiction entre travailler et lire ou étudier. Au Congo, ce slogan de la paresse corrosive est colporté de génération en génération pour enraciner la fainéantise et l’irresponsabilité chez les garçons. Dans les familles congolaises ordinaires, ce sont les fillettes qui font la vaisselle, la lessive, balaient la parcelle et font toutes sortes de corvées pendant que leurs frères flânent. La même irresponsabilité s’observe chez les hommes adultes dans les familles congolaises. Toutes les tâches ménagères sont faites exclusivement par les femmes. Dans les villages, après le défrichage des champs par les hommes, ce sont les femmes qui sarclent, entretiennent les cultures, transportent sur leur dos les produits agricoles et cuisinent pour les hommes. Rien d’étonnant donc que les statistiques du FMI montrent que la seule présence d’un homme dans un foyer congolais augmente dangereusement le risque de pauvreté de ce foyer… Et puis Fabrice n’est pas exploité, il travaille indépendamment à son propre compte, contrairement aux enfants surexploités des « sweatshops », les ateliers de misère de l’Inde !… Si c’est la misère qui fait ainsi découvrir l’entreprenariat à Fabrice (ce que j’ai exclu dans mes interventions ci-haut), tant mieux !… Finalement, il y a un autre aspect plus fondamental de l’entreprenariat de Fabrice dont on n’a pas pris en compte jusqu’ici. C’est son aspect anthropologique. Le quartier de Fabrice borde la Rivière Tshopo où grouillent les pirogues d’habitation des Lokele, une ethnie de pêcheurs et d’entrepreneurs : je ne serais d’ailleurs pas étonné d’apprendre que Fabrice est un enfant lokele. Qu’il y ait donc misère ou non, la plupart des habitants de Pumuzika sont forcément des commerçants — soit parce qu’ils sont lokele ou soit parce qu’ils ont acquis le trait du commerce de leurs voisins lokele !
Boyomais,
Merci pour ce bel article, doublé d’une belle photo. La SNEL doit épargner les enfants comme fabrice de se promener la nuit disant qu’ils font du commerce. A 11 ans, il est strictement interdit à un enfant pour n’importe quelle raison de se ballader la nuit. Si vraiment cette activité peut rapporter quelque chose de bénéfique pour toute la famille, pourquoi les plus âgés ne le font pas pour montrer l’exemple? A cet âge, et aux heures tardives, Fabrice a sa place dans sa chambre et non déambuler dans les rues de la commune de la Tshopo pour demain se rendre à l’école fatigué par manque de sommeil et quand il échoue c’est pour récevoir les insultes des adultes. Si au moins se sont les grandes vacances j’accepte et à une condition que sa soit la journée et non la nuit.