A la sueur de ton front, ton pain tu gagneras
Publié le 6 mai 2009 dans Goma par Yves Zihindula

Il y n’a pas de sot métier mais des sottes gens. A l’aide d’un «tchukudu» – trottinette rustique en bois fait de deux roues avec un guidon, un système de freinage défiant toute imagination, pesant de 50 à 70 kilogrammes et capable de transporter jusqu’à 300 kilogrammes de bagages – plusieurs jeunes de Goma parviennent à joindre les deux bouts.
Sept heures du matin. Il fait encore froid. Un léger vent matinal souffle sur Karisimbi, commune populeuse de Goma. Les rayons du soleil percent timidement le voile matinal avant sa levée quotidienne. Encore engourdi par une nuit quelque peu mouvementée du fait d’une insomnie indésirable et tenace, Gustave peine à sortir chez lui. Pourtant, et à son corps défendant, il est contraint de se retrouver sur « terrain » afin de vaquer à son occupation quotidienne : transporter des marchandises de toutes natures sur son « tchukudu » et en retour trouver la pitance quotidienne, de quoi se mettre sous la dent le soir.
A 21 ans, Gustave est un solide gaillard au teint sombre et en très bonne forme. « Je ne cesse de remercier Dieu de m’avoir accordé l’endurance et une santé de fer… » Une formation en menuiserie lui a permis de se fabriquer son outil de travail, le « tchukudu », fruit de l’ingéniosité de jeunes de Goma qui, las de tirer le diable par la queue, ont voulu se donner les moyens de gagner honnêtement, à la sueur du front, leur pain quotidien.
Quelques minutes pour implorer la bénédiction divine pour que la journée soit bonne, un petit sac jeté prestement sur le dos et voilà Gustave parti pour une nouvelle journée de dur labeur aux retombées incertaines. Direction, le marché Alanine ; le point de départ.

Avec sa trottinette, Gustave sillonne les coins et recoins de la ville de Goma par beau temps comme par mauvais temps. « Chaque matin, je me positionne juste à l’entrée du marché Alanine pour attendre d’éventuels clients. Des fois ça traîne, mais je finis quand même par en trouver ».
Sur place au marché, en bordure de l’axe Goma-Sake, il est neuf heures. Gustave trouve son premier client. Une jeune dame voulant déplacer un sac de braise. Commence alors pour Gustave un exercice habituel devenu à la limite un rituel incontournable : le marchandage. A sa cliente, il exige 500 francs congolais (moins de 1 dollar américain) pour un trajet avoisinant les 10 Kilomètres. S’engage alors, durant quelques minutes, une discussion sanctionnée par un compromis. La cliente paiera 300 francs congolais pour la course. Une somme jugée acceptable par Gustave. « Je me suis réveillé d’un bon pied aujourd’hui, avoue-t-il. Souvent, il est rare de débuter la journée avec une telle somme. Ceci augure d’une journée fructueuse ».
Et quand la chance est de son côté, il soutient qu’il peut lui arriver de totaliser certains jours 32 000 francs congolais, l’équivalent d’à peu près 38 dollars US. Une somme considérable dans une ville où du fait de conflits récurrents, les activités économiques tournent au ralenti avec d’énormes difficultés pour les jeunes d’avoir accès au marché de l’emploi.

Si Gustave gagne son pain quotidien et parvient à subvenir aux besoins de sa petite famille, cela ne se fait pas sans heurts. « Nous sommes obligés de payer certaines taxes à de multiples services dont nous ne voyons pas l’importance. Outre ceci, à chaque passage à un poste où se trouve un agent commis à la circulation routière, nous devons laisser quelques sous. Tout ceci entrave notre métier », nous confie-t-il avec beaucoup d’amertume. Autre difficulté que ne manque pas d’évoquer Gustave, le manque de courtoisie des autres usagers de la route. En particulier les automobilistes qui bien souvent les exposent à la mort en refusant de leur céder le passage ou de partager la voie avec eux.
Des entraves qui cependant sont loin de décourager Gustave qui a de l’ambition à revendre. Il projette d’initier la création d’un syndicat des conducteurs de « tchukudu » à Goma. « Jusqu’à présent le problème dans notre corporation est que nous sommes éparpillés, désorganisés. Il nous faut une sorte d’association au sein de laquelle nous pouvons revendiquer nos droits et nous faire entendre ».
Au moment où le soleil se hâte de quitter le ciel pour céder la place à la lune, nous ne pouvons prendre congé de Gustave sans lui demander ce qu’il pense du contexte sociopolitique actuel, en tant que jeune congolais. Tout patriote qu’il est, il ne peut s’empêcher d’affirmer qu’il reste optimiste en ce qui concerne l’avènement de la paix dans son pays. « Il suffit tout simplement que chacun y mette du sien », ajoute-t-il avant de lancer son « tchukudu » à vive allure pour rejoindre son domicile où l’attend sa femme et son enfant.



Félicitations aux constructeurs et aux utilisateurs des « tchukudus ».
Les étudiants en mécanique devraient étudier un autre Tchukudu un peu plus propre que l’actuel.
C’est sans rancune.
Oulala. 300 FC pour près de 10 km. C’est pas de la tarte. Heureusement que le concerné se satisfait de ce qu’il fait. Et il arrive à en vivre. Mais il ne subit pas sa vie. Il a des idées pour rendre meilleures ses conditions de travail. Et ça, c’est important. Preuve qu’il aspire à mieux.