Des fétiches dans un champ de maïs à Kinshasa

A proximité du tunnel que j’emprunte tous les jours pour me rendre à l’arrêt de bus, il y a quelques plants de maïs. Je n’avais jamais vraiment fait attention à ce petit champ, jusqu’au jour où j’ai remarqué de petits paquets de tissus rouges attachés à certaines plantes. me renseignant sur leur utilité, j’ai appris qu’il s’agissait de gris-gris destinés à décourager d’éventuels voleurs. Cette drôle de découverte me pousse à me poser une question : les oiseaux auraient-ils peur de ces fétiches au point d’éviter de picorer les grains de mais ?

Fiction ou réalité, je me rends compte que le Congolais, qu’il soit de Kinshasa ou de l’intérieur du pays, reste attaché à des croyances ancestrales même quand elles ne sont pas rationelles. Il y a quelques jours, alors que j’étais à bord d’un taxi collectif (qu’on partage à 4 et parfois à 5, sans compter le chauffeur),  j’ai participé à une discussion fort intéréssante. Les autres passagers qui voyageaient avec moi discutaient à propos de la dextérité des pickpockets de Kinshasa. Le premier qui se disait chef coutumier pretendait que nul ne pouvait lui dérober son bien et rester impuni. Et le deuxième d’évoquer la vie du village : « les habitants de mon village ne fermaient pas leurs portes, même lorsqu’ils allaient aux champs, parce que justement personne n’oserait voler, de peur d’en devenir fou, ou pire, d’en mourir », affirmait-il.

Au marché, les commerçantes truffent leurs produits de piments rouges, censés les protéger contre les personnes mal intentionnées. Je m’interroge aujourd’hui sur l’impact de ces croyances dans l’épanouissement du Congolais. Et parfois, dans une vision peut-être un peu exagérée, ces croyances m’apparaissent comme des racines qui nous empêchent d’avoir des ailes.

This article has 7 comments

  1. Alex Engwete Reply

    Très belle photo et grand merci pour ce billet qui est en fait une page d’ethnographie congolaise… Pour ceux qui ne connaissent pas le lexique francophone congolais, le mot « tunnel » utilisé par Elle dans ce billet ne signifie pas une structure souterraine ou sous-marine de passage. Pour les Congolais, le terme « tunnel » signifie tout simplement un « raccourci »…

    Les croyances ancestrales sont comme toutes les autres croyances : elles dépendent de la foi qu’on leur accorde. La foi est ce qu’elle est : irrationnelle. Tout comme dans la religion chrétienne, pour ne citer que cet exemple, qui dépend de la foi des croyants. Les Catholiques ont des croix, des images de saints, des chapelets, des encensoirs et d’autres éléments physiques censés rapprocher le croyant de Dieu ou conjurer le diable. Ces objets du rituel catholique sont aussi des fétiches et ont exactement la même fonction que les gris-gris attachés sur les plants de maïs de ce jardin de Kinshasa.

    Je connais un pasteur d’une église du réveil de Kinshasa qui considère sa Bible, objet physique sorti d’une imprimerie, comme un fétiche qu’il pose sur la tête des fidèles pour exorciser le diable. Les fétiches sont-ils efficaces ? C’est ici que le cercle vicieux est bouclé : l’efficacité des fétiches dépend de la foi que les participants leur accordent. Rappelons Shakespeare ici : il y a plus de choses entre dans le ciel et sur la terre que dans toute la philosophie !

    Au-delà de ces considérations, il faut aussi dire que les civilisations qui percent sont celles qui ont su marier leurs traditions ancestrales avec la modernité : le Japon en est un exemple… Chez nous, cette synthèse ne n’est pas encore opérée. Bien au contraire, on a des charlatans qui nous font paniquer sur la disparition des pénis… Ou devrons-nous peut-être faire foi en celui qui protège ce jardin de poser les mêmes balises de fétiches à nos frontières de l’est pour empêcher Nkundabatware et ses bandits internationaux de fouler notre territoire !

  2. Cédric Kalonji Reply

    Très pertinent commentaire Alex.
    Je pense personnellement que le peuple congolais a besoin de s’accrocher à certaines croyances pour tenir face aux multiples difficultés du quotidien. J’ai toujours été surpris par le fait que malgré tous les problèmes que traverse leur pays, les congolais restent accrochés à la vie. Il y a de quoi se demander comment ils font pour garder cette joie de vivre et l’omniprésent espoir d’un lendemain meilleur.

    Ce qui est étonnant c’est que des pays dits « développés » affichent les taux les plus élevés de dépression et de suicide. Les autorités congolaises ont bien compris cela, raison pour laquelle elles laissent libre cours à tous ces marchands d’illusions des églises dites « de réveil ». En réalité, ces prêcheurs endorment la population et réduisent les risques d’insurrection.

  3. tongo etani Reply

    @ Alex et Cédric,

    Nous avons été formatés pour avoir peur du monde obscur. J’ai retrouvé les mêmes GRIS-GRIS sur les manguiers à l’île de la réunion. En arpentant la mer avec un copain réunionnais nous avions vu des offrandes avec des oeufs, farines, cuisses de poulet,… Le copain avait tellement peur que nous avions fait marche arrière.

    Au Congo, on aime la religion mais nous sommes attachés aux fétiches. Même les pasteurs des églises de réveil ont des protections. Dans l’islam, il y a le TALISMAN avec des écritures coraniques.

    Dans une des chansons du vieux LUTUMBA, il dit « bakoko baloba soki omoni ndoki BELELA NOKI MONGONGO EKIMA YO« , traduction: « Nos ancêtres, nous ont toujours enseigné : si tu vois un sorcier, crie avant de perdre ta voix » 😉 🙂 🙁

    On peut rattacher ça aux disparitions de sexe (lol)

    Prof.tongo etani

  4. Phil Reply

    Ah ah ah lorsque vous vous baladez dans Brazzaville, dans les champs vous trouvez les mêmes choses, des morceaux de tissu, des sachets contenant je ne sais quelle mixture, tout cela dans le but d’effrayer les éventuelles personnes mal intentionnées.

    Enfant j’avais peur de toutes ces choses et je ne traversais jamais les champs où on trouvait ces « fétiches ». Adolescent, j’ai commencé à avoir moins peur, surtout que je ne me serais jamais permis de voler dans les champs des autres.

    Alex Engwete, commentaire très intéressant.

  5. wavre Reply

    J’ai aussi utilisé ce subterfuge chez nous pour me reserver le fruit le plus prometeur. Il me suffisait de le couvrir d’un tissu quelques jours avant son murrissement pour que mes copains, qui venaient souvent monter nos arbres fruitiers, n’osent s’en emparer.

  6. simon kwete Reply

    @ Alex Engwete et Cédric Kalonji, excellents commentaires!
    ELLe,
    Merci pour ta belle photo. J’était au Ghana, les même pratiques règnent dans toute l’Afrique de l’Ouest. Tellement ancrées dans la mentalité des OUESTAF, ils laissent leurs marchandises au marché sans toute fois fermer hermétiquement comme chez nous. Personne ne vient voler, la majorité des parkings sont à ciel ouvert.

  7. Pour1congomeyer Reply

    C’est bien que vous ayez posté cette belle image du champs de mais j’apprécie surtout le commentaire que tu fais sur cet article. Une question m’arrive à l’esprit : faut-il croire à ces objets accolés aux plantes? Certaines personnes qui usent de cette pratique n’agissent que pour inquiéter les éventuels voleurs. Je crois qu’il y a aussi de ceux-là qui mystifient ces objets. Là c’est de la réalité car j’ai eu à rencontrer ce genre de personnes. Que faire alors? Ne pas se laisser attirer par tout ce qui brille. car il nous réserve parfois des surprises amères.

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